Le 23 mai 1533, les registres de décision des gouverneurs de Besançon annoncent :
Le jour feste ascension notre seigneur xxiiie jour de may, le Sainct Suaire a esté monstré et y avoit plus de trente mil parsonnes estrangieres1.
Une telle estimation paraît démesurée, dans une ville qui comptait alors 8 à 12 000 habitants (Delsalle 2004, 159) ; si elle est appuyée, à la ligne suivante, par le nombre de pains vendus par la ville, 50 000 à un liard pièce, on peut penser qu’elle est surévaluée. Mais quel que soit le nombre exact de visiteurs, d’autres actes du gouvernement municipal témoignent d’une affluence massive : en 1529, deux bandes de cent hommes en armes sont convoqués pour assurer l’ordre dans l’enceinte, en plus de ceux assignés à la garde des cinq principales portes de la cité, tandis que des ordonnances sont passées aux boulangers, bouchers et taverniers pour éviter toute pénurie de marchandise2. La ville s’organise pour accueillir une foule hors-norme.
Les ostensions, expositions des reliques à date fixes, sont probablement, avec les foires, parmi les manifestations qui génèrent les plus grands rassemblements d’individus à la fin du Moyen Âge (Kühne 2000). Invité à participer à cette rencontre sur les descriptions de la foule dans la littérature, je propose de présenter celle que donne dans ses Mémoires Philippe de Vigneulles, un riche marchand-drapier messin par ailleurs auteur d’une Chronique et d’un recueil de Cent Nouvelles3. L’appellation Mémoires est un peu trompeuse, car loin de prétendre à la postérité, Philippe consigne ses notes dans une sorte de « livre de raison », à destination de lui-même et de ses proches, narrant les évènements marquants lui étant advenus dans un style précis et vivant. Parmi eux, il y eut en 1510 son voyage dans plusieurs sanctuaires rhénans au « Pardon Nostre Damme », des ostensions de reliques très courues qui se tenaient tous les sept ans à Aix-la-Chapelle, mais aussi dans plusieurs autres sanctuaires des environs (Kühne 2020, 153-228). Il quitte la ville de Metz le 13 juillet, avec seize chevaucheurs, et rejoint quelques jours plus tard Saint-Servais de Maastricht, où ont lieu les premières ostensions (fig. 1)4. Le lendemain, il assiste à celles de la basilique de Sainte-Marie d’Aix et de l’abbaye Saint-Corneille (Kornelimünster) voisine, puis, le jour suivant, à celles de Sainte-Anne de Düren. Il couche le soir même à Cologne et y visite encore plusieurs sanctuaires le lendemain. Sur le chemin du retour, il passe par Trêves, ville dont il espère voir les reliques, mais « [on les y] monstre en d’aultre tampts et saixon (Mém., 270). »
1. « Chose merveilleuse » et « horrible presse » : l’expérience de la foule
Les récits de pèlerinage se démultiplient à la fin du xve siècle, de plus en plus souvent en langue vernaculaire, sous forme de manuscrits circulant dans l’entourage des pèlerins, mais aussi d’imprimés à plus large audience5. Ils sont écrits par des clercs ou des laïcs qui assument un rôle de témoin visuel, accordant une grande importance à la description de toutes sortes de choses vues sur la route, bien au-delà des seuls sanctuaires : paysages, monuments, évènements, coutumes, autant de « merveilles », ainsi qu’ils les qualifient, c’est-à-dire de choses qui suscitent l’étonnement. C’est aussi le désir de recueillir des faits et des expériences dignes d’intérêt qui guide l’écriture des Mémoires par Philippe de Vigneulles, et les nombreux passages consacrés à la foule des ostensions rhénanes en sont caractéristiques.
« Y avoit tant de puple que c’estoit merveille », écrit ainsi Philippe en arrivant à Maastricht, où sont montrées les reliques de saint Servais : et encore « trowaimez tant de monde par le chemin » qui mène à Aix-la-Chapelle, « que c’estoit chose mairveilleuze (Mém., 254 et 255). » De même entre Kornelimünster et Düren, il écrit :
[…] il y avoit trés tant de gens et cy grant multitude de puple au loing du chemin que c'estoit grant merveille, et ne ce powoit on à paigne avancer. Mais cy saige je bien touteffois nous chevauchaimes cy treffort que nous passames plus de .L. mille personne pour cest vepreez, par estimacion, et aincy fut il nombrés ; et cy croy de vray que celle nuit là, yl en couchait au bois et par lez blef, que femme que homme, plus de .XVIII. ou .XX. mil que ne peurent venir à tampts à Dur pour celle journeez ; mais il y vinrent bien le lundemain à .VII.heures [où se montrent les reliques] (Mém., 263).
S’il faut là encore prendre ces estimations avec précaution, d’autres sources entre la fin du xve et le début du xvie siècle évoquent plus de 100 000 pèlerins dans la région pour ces manifestations (Kühne 2000, 165-167). Lors de la fête suivante, en 1517, le secrétaire du cardinal d’Aragon, Antonio de Béatis, écrit :
Il y a une telle affluence de Hongrois durant cette dite fête septennale que l’air est vicié à plusieurs milles à la ronde. Cette année, qui est celle de la fête septennale, nous en avions déjà rencontré une infinité à Cologne, où le jour de Saint-Pierre on peut voir toutes les reliques que j’ai mentionnées. Et bien que pour venir en cette terre d’Aix-la-Chapelle, ils fassent un plus grand chemin par voie de terre que pour aller à Rome, ils y viennent plus nombreux6.
Fig. 1 Carte du parcours de Philippe de Vigneulles lors des ostensions rhénanes.
CC. Nicolas Sarzeaud – Openstreetmap http://umap.openstreetmap.fr/ca/map/la-saison-des-reliques-le-voyage-de-jacques-de-vig_305546#8/50.066/6.422
Si la description de Philippe est moins acerbe et plus enthousiaste, il mentionne lui aussi les désagréments causés par l’ampleur de cette foule, et notamment cette difficulté à trouver un toit pour dormir, qu’il expérimente le soir de son arrivée à Aix-la-Chapelle :
[…] à paine pumes nous trower logis et fumez ranvoiéz dessay dellay parmey la ville plus de une heure en la nuit ; et cy y avoit en nostre compaignie quaitre ou.V. compaignon, gens de biens, qui avoye grant congnoissance en la ville. Touteffois, enfin, nous fume lougiéz au mains malz, et ne powoit on finer [trouver] de vin (Mém., p. 255).
Les problèmes concrets causés par le fait de devoir nourrir et loger tant de personnes sont attestés par ces séries d’ordonnances prises par les villes en prévision de ces manifestations, triant les visiteurs, leur faisant déposer leurs armes, exigeant le nettoyage des rues et des logis et la bonne provision en pain, vin et viande des commerçants, sous peine d’amendes, par exemple à Besançon et Chambéry pour les ostensions des saints Suaires7. Ces problèmes se répercutent aussi aux villes voisines par lesquelles passent ces pèlerins : ainsi les élus de Bergerac font-ils face à une pénurie de vin, en septembre 1487, en raison de l’affluence des pèlerins se rendant à Cadouin et Rocamadour8, tandis qu’en avril 1518 la Ville de Genève prend des mesures sur le pain pour pouvoir accueillir les pèlerins allant à Chambéry9.
Les autres désagréments causés par la foule sont physiques, comme dans la basilique Sainte-Marie d’Aix-la-Chapelle, le matin de l’ostension :
Y avoit tant d’aultre gens qui ce confessoie qu’il touchoie l’ung l’aultre, et n’estoit pousible de ce powoir angenoulliéz pour oÿr messe ; mais y avoit unne cy trés grande et orible presse et grande multitude de gens qu’il sambloit qu’il ce deussent crever, et n’estoit possible de aproichier lez autel, ou à moin à bien grant paine, et y avoit lez ministre de l’eglise qui tandoye dez grande perche là ou il y avoit à bout dez petit saichet pour recuillir lez offrande, car aultremant on ne c’en powoit aproichier (Mém., p. 255-6).
Si l’astuce des petits sachets au bout des perches est bien connue (Rauwel 2016, 125), on trouve aussi le latin pressura chez le chroniqueur Henri de Selbach décrivant le jubilé romain de 1350 :
Il y eut la plus grande affluence d’hommes en raison de la rémission plénière de la faute et de la peine, accordée pour l’année du jubilé par le seigneur pape, si bien que le dimanche de la Passion, lorsqu’est chanté le Judica me, fut d’abord montré le Suaire du Seigneur, ou l’image apportée par Véronique, et alors, en raison de la grande pression (pressura) dans l’église Saint-Pierre, beaucoup furent étouffés (suffocati), en ma présence10.
Dans ce cas, des gens semblent bel et bien être morts étouffés par une foule trop serrée : la peur de « crever », que décrit Philippe à Aix, n’a donc rien d’une exagération. Des mesures de sécurité sont d’ailleurs prises pour éviter ce genre de drame à Chambéry. Les pèlerins s’y massent « vers les Verneys », une place à l’extérieur des murailles, depuis lesquelles se montre le saint Suaire, et la Ville ordonne en 1517 qu’y soient députés des gens d’armes afin « qu’il fassen passe les gens et que les chevalx nez se melent poent permy les gens, et gardent qu’il n’y aie foule pour le dangier du popular11. »
Philippe décrit aussi cette densité humaine dans la chapelle palatine, où il souhaite voir le tombeau de Charlemagne : « Mais je vous promés qu’il y avoit telle presse que ce une piece d’or eust cheus dez mains d’ugne personne, il ne luy eust estéz possible de la powoir relever. Et ce pourtoie lez gens tout en l’air de force de presse ». Dès lors, il est difficile de ne pas se perdre, et Philippe décrit des stratégies qui ne sont pas sans faire écho aux méthodes aujourd’hui en usage :
[…] quant une compaignie de pellerins voulloient entrer en l’eglise, ou meisme paisser parmei lez rue, il prenoyent le plus fort homme de leur bande et lui faisoient pourter quelque ainsaigne au chief d’ung bourdon comme une banier ; et cez gens, homme et femme, ce tenoye tous l’ung l’aultre par le pan de leur robe derrier, et ce tenoient tous aincy l’ung apréz l’aultre en suant le premier, qui pourtoit la banier et qui conduissoit la rotte. Et ce pressoient tant qu’il poulloient, et aincy guaignoient paissaige en l’esglize ou aultre part. Mais ce l’ung d’eulx ce fut despairtis ou abandonnés la robe de son compaignon, il estoit digne d’estre perdus et que par avanture ne ce fussent trowéz tout le jour ou de toutte la semaigne, sinon qu’il ce fussent atandus à lougis (Mém., 260).
Philippe ne nous dit rien de la composition de sa compagnie de seize chevaucheurs formée à Metz, sinon que parmi eux quatre ou cinq d’entre eux connaissent bien les lieux, mais on devine tout l’intérêt d’être en groupe dans une foule aussi serrée, notamment pour faire le nombre face aux différentes menaces qu’on peut y rencontrer, en particulier les rixes et les vols12.
2. Foule sentimentale : larmes, cris et autres réactions collectives durant les ostensions
Les ostensions constituent naturellement l’acmé de cette concentration humaine. À Aix-la-Chapelle, elles se font depuis les galeries extérieures de la basilique vers les places qui l’entourent et où se massent les fidèles :
Et fumes la plus-pairt du jour en visitant la ville et les eglise d’icelle et en atandant que ce monstraissant les juaulx et lez digne relicquez à l’eure acoustumee, pour lesquelle à veoir ce y trowait cy grant et cy orible multitude de puple que c’est chose incredible à gens qui n’y furent jamais. Et print ung chacun sa plaisse du mieulx qu’il powoye, car toutte lez maixon entour de la dite eglise estoient cy trés chairgeez de puple et cy tréz fort tansonnee de grosse piece de mairiens [consolidées de pièces de madrier] que c’estoit merveille. Et nous fumes mis pour nostre airgent sus l’une de cez maixon là et asséz en bonne weuez pour veoir lesdite relicques, et là nous aviens le regairt sus la plaisse d’ung dez cousté de la dite eglise, là ou nous vaiens tant grant puple en la dite plaisse que l’on ne veoit que teste, et encor autant sus lez maixon (Mém., 256).
L’auteur décrit la procession des clercs, « en bel ordonnance », avec de riches habits, croix et encensoirs, eau bénite, portant sur un bâton la tunique de la Vierge couverte de draps précieux. Un sermon et des bénédictions générales sont prononcés, et « en grande reverance [le clergé] decowre la dite chemise du drapz d’or et de cellui de soye, et adoncque tout le puple est en genoulx, la teste descouverte et les mains jointez. » La tunique est alors déployée :
[…] adoncques vous diriéz que tout le monde tramble du grant bruit des cornet et du cris dez homme et femme qui crient misericorde, et n’y ait homme que lez cheveulx ne luy dressent en la teste et que lez lairme ne viengne à l’ieul (Mém., 257-8).
Philippe rapporte l’apparition insolite d’une étoile dans un ciel ensoleillé, sanctionnant l’épiphanie que produit la mise en visibilité de la relique. Le clergé continue son chemin sur les galeries et expose la Tunique « par tout les aultre lieu ordonnéz autour de la dite eglise », puis fait un second tour de l’édifice avec les autres reliques : « Et quant ce vint à les monstrer et à lez desploiéz, le puple acomance à corner et à businer comme devent, tellement que l’on n’eust pas oÿr Dieu tonner (Mém., 258-9). »
Il décrit le même tonnerre de la foule lors de toutes les autres ostensions : à Saint-Servais de Maastricht, « tout le puple buissinoit de leur cornet, qui est unne merveilleuze chose à oÿr et à croyre, et n’y avoit guere de gens que lez lairme ne luy venissent à l’eul » ; à l’abbaye de Kornelimünster, « tout aincy ne plus ne moins comme avéz cy devent oÿ dez relicques d’Ay, et aincy le puple corner et businer. » ; à Sainte-Anne de Düren, « et adont sambloit que tout deust fondre de fource de courner et businer, tellement que l’on plouroit quasy de joye (Mém., 254, 261 et 264). »
Notons que Philippe n’emploie pas le « je » pour désigner sa propre réaction ou sa propre émotion, il s’attache au contraire à désigner une réaction collective, de trois manières différentes : en utilisant une formule négative, « n’y avoit guère de gens que … » ; en désignant la réaction comme celle du « puple », Philippe se plaçant à l’extérieur de celui-ci ; au contraire en s’intégrant au collectif, en utilisant le « on ». La foule pélerine est bien décrite comme une « communauté émotionnelle », au sens de Barbara Rosenwein (2006, voir aussi Boquet et Nagy, 2015, 303-346), un collectif traversé par une même émotion qui, tout en l’unissant, le délimite. On retrouve le même refus de la première personne du singulier et les mêmes stratégies de description chez plusieurs autres pèlerins contemporains, comme Jean de Tournai en 1487-1488 ou Jacques Lesaige en 151813.
Cette insistance sur la communauté a pour conséquence d’effacer la diversité de cette foule. Philippe évoque seulement le « cris dez homme et femme », mais ne s’intéresse pas au-delà à la diversité des statuts sociaux des fidèles affluant, comme le fait par exemple Geoffroy Chaucer pour les pèlerins de Cantorbéry, dans un texte qu’analyse magnifiquement Martine Yvernault dans ce volume (Yvernault 2025). D’autres sources témoignent elles aussi de la bigarrure de cette foule, composée à la fois de locaux, ne pouvant rater cette occasion de voir les reliques du lieu, et de pèlerins venus de plus ou moins loin pour voir les reliques, faisant se rencontrer des populations rarement en contact, en particulier les Hongrois évoqués non sans dédain par Antonio de Beatis, originaire du Mezzogiorno. S’ajoutent les écarts sociaux, que Philippe nous laisse seulement deviner quand il parle des « gens de biens », tous à cheval, avec lesquels il parvient toujours à trouver un logis, quand nombre de pèlerins se résolvent à dormir dans les champs et les bois. À Chambéry et Besançon notamment, on interdit aux mendiants, aux vagabonds et aux inactifs de rester dans la ville ou d’y rentrer pour l’ostension14.
On retrouve les deux tendances, décrire la variété de la foule ou la nier, dans les gravures produites en marge d’ostensions de la fin du Moyen Âge. Ainsi, une célèbre image dévotionnelle nurembergeoise de 1487 figure les ostensions des reliques de la ville et choisit la première option (fig. 2, cf. Kühne 2020, 4 et Cordez 2006). Elle représente des fidèles d’âges différents, des enfants accompagnant leurs mères, de jeunes hommes imberbes et de plus vieux à la barbe fournie : on y voit aussi plusieurs tonsurés, des pèlerins avec leurs longs manteaux, leurs bourdons et leurs enseignes, une femme âgée avec un chapelet à la ceinture, peut-être elle aussi pélerine, un homme armé d’une hallebarde, un autre élégant avec ses chausses bicolores. Plusieurs tiennent des miroirs qui ont beaucoup occupé l’historiographie : la production de miroirs pour les pèlerins, portant au revers une image de la relique, est bien attestée, notamment pour les ostensions aixoises, et ils étaient peut-être utilisés pour que la relique s’y reflète, la surface réfléchissante devenant une relique par contact (Kühne 2000, 72-3, 178, Cordez 2006, Frelick, 2016). Au registre médian la gravure nurembergeoise figure les soldats encadrant la foule, et au registre supérieur, autour du clergé exposant les reliques, des hommes de noir vêtus, portant des flambeaux, qui peuvent être identifiés comme des membres du conseil de la Ville. C’est tout une société chrétienne qui est représentée, stratifiée dans sa proximité avec la relique : le clergé, le pouvoir municipal, ses hommes, le peuple de la cité et les pèlerins.
Fig. 2 Ostension des reliques de Nuremberg à la Maison Schopperschen, 1487, gravure sur bois, Staatsarchiv de Nuremberg, Rst. Nürnberg Handschriften 399a.
CC by Wikimedia Commons.
Inversement, dans les Mirabilia Urbis Romae, imprimé à grand succès et destiné notamment aux pèlerins des jubilés (Internullo 2020), des gravures figurant les ostensions de la sainte Véronique cherchent le plus souvent, comme Philippe, à homogénéiser la foule dévote. Elles représentent l’architecture de Saint-Pierre schématisée ou une structure surélevée qui pouvait être édifiée pour l’occasion, comme dans une planche d’une édition de 1504 (fig. 3). Si au premier plan quelques pèlerins tournent leurs visages vers le lecteur, deux semblant même l’intégrer du regard, les autres sont de dos et encapuchonnés, formant comme une unique mer textile aux formes démultipliées. Les deux options de représentation sont donc possibles, mais ce second choix témoigne de l’effet neutralisant que peuvent avoir non seulement la foule, mais aussi le statut social de pèlerin, qui se surajoute aux autres et les efface en un « on » pèlerin indistinct ; cela tend à renforcer cette impression d’une communauté émotionnelle, qui réagit comme un seul homme.
Fig. 3 Ostension de la Véronique dans un recueil de Mirabilia Urbis Romae, Rome, Besicken, 1504, non paginé, exemplaire de la Biblioteca Hertziana, Dg 450-1040 Coll. rom.
CC by Bibliotheca Hertziana – Max Planck Institute for Art History, Rome.
3. L’œil de la foule
Le latin specio, « je regarde » (de l’infinitif specere), donne le speculum, le miroir, mais aussi le spectaculum, en général ce qui attire l’œil puis, au xvie siècle, un divertissement présenté en public15. L’ostension, en ce qu’elle concentre tous les regards sur le même objet, donne bien aux fidèles un rôle de « spectateurs16 », tout le rituel étant organisé autour du moment où les reliques sont visibles. Toutefois, on l’a vu, ces spectateurs sont aussi des acteurs, qui par leur attroupement et leurs réactions finissent par constituer un élément majeur de ce spectacle dévot.
La position de Philippe de Vigneulles par rapport à cette foule est ambivalente : tantôt témoin extérieur d’un « puple » dont il décrit les réactions, tantôt participant de cette foule au nom de laquelle il témoigne. Comme dans les miroirs des pèlerins de Nuremberg, la double dimension d’une foule spectatrice et spectaculaire engendre un regard réflexif : faire foule, c’est faire partie du spectacle auquel on assiste. Cette réflexivité n’est pas portée sur un « moi », mais sur un « on », qui prend ici la forme d’une masse indistincte, dans laquelle l’auteur refuse d’isoler toute forme d’individualité et de diversité. Peut-être parce que c’est la sensation de ne faire qu’un qui l’a le plus marqué, de former une communauté chrétienne innombrable et solidaire, portée par un même désir, aller aux reliques, et une même émotion au moment où on les montre. Une émotion réflexive : sous la plume de Philippe, si la foule est par trois fois émue aux larmes, ce n’est pas par les reliques, mais par le vacarme qu’elle produit elle-même.
En effet, si le pèlerin décrit avec soin les reliques et leurs indulgences, ce qu’il prend le plus de temps à décrire dans ce Pardon Notre-Dame, c’est cette masse humaine démesurée par rapport à l’espace qu’elle occupe, s’écoulant péniblement sur les routes, se pressant dans les villes, comblant tout l’espace des rues, des places et des bâtiments, jusqu’à ce que Philippe décrit comme un point de rupture : « il sambloit qu’il ce deussent crever », « sambloit que tout deust fondre ». Est-ce ce corps collectif à la fois merveilleux et monstrueux qui va s’effondrer sous son propre poids, ou va-t-il finir par faire éclater les lieux étriqués dans lesquels il s’est engouffré ? Il n’en vole pas pour autant la vedette aux corps saints : la valeur théophanique de leur dévoilement est puissamment renforcée par cette sensation qu’à tout moment la foule risque de faire éclater le monde.



