Co-organisée par deux médiévistes de la Faculté des Langues et Cultures Étrangères, Agnès Blandeau (CRINI) et Frédéric Alchalabi (LAMO), la journée d’étude, qui s’est déroulée sur deux demi-journées (après-midi du jeudi 4 avril et matinée du vendredi 5 avril 2024) au Château du Tertre a réuni des médiévistes hispanistes, anglicistes et historiens sur la thématique des « Foules bigarrées au Moyen Âge ».
Au premier abord, la notion de bigarrure évoque, d’une part, le miroitement, l’éclat rehaussé de la chamarrure, de la diaprure généralement associée à la description de tenues vestimentaires ainsi que d’ornements artistiques. D’autre part, le terme « bigarrure » connote un bariolage, un assortiment bizarre et désordonné parfois exagérément voyant, qui attire en même temps qu’il déconcerte. En résumé, le bigarré décrit la nature composite d’un ensemble à la fois chatoyant (agréable à l’œil) et bariolé (hybride et criard).
Commençons par quelques définitions. D’après le Trésor de la Langue Française Informatisé, le terme bigarrure est attesté en 1530. Il a pour sens : « diversité résultant de la réunion de plusieurs couleurs ». Dix-huit ans plus tard, au figuré, il signifie « mélange de choses disparates ». Dans le Thresor de la langue françoyse, tant ancienne que moderne de 1606, on trouve l’entrée bigarrure de couleurs, qui est traduite en latin par varietas, c’est-à-dire « variété », « diversité », mais aussi « inconstance », comme l’écrit Félix Gaffiot.
Il est également question de bigarrure, littéraire cette fois, à propos d’œuvres de Bouchet, Cholières et Du Fail rédigées en France à la fin du xvie siècle, dans lesquelles « des personnages parlent continuellement, accumulant contes, anecdotes, références, dans un cadre à peine esquissé » (Plana, 2022). Dans ces ouvrages, les « discours bigarrés incluent les formes et matériaux les plus divers : quelques récits développés, des résumés de nouvelles, des exemples historiques, des fiches encyclopédiques, des parenthèses lexicologiques, des invectives à caractère personnel, des dialogues d’ordre philosophique, ainsi que nombre de références à des autorités savantes » (Kiès, 2021, 80). Bref, la bigarrure – qu’elle soit littéraire ou non – relève de l’assemblage.
La population médiévale européenne est comparable à une tapisserie à motifs et à teintes multiples. C’est cette intrigante bigarrure de la société que scrutent d’un œil d’entomologiste, voire de sociologue, certains chroniqueurs, ainsi que des compilateurs de sermons et des poètes. Le regard que ces auteurs portent sur leur temps prend toute la mesure de l’éclectisme socio-professionnel, culturel et linguistique de la foule urbaine, en particulier. Le recueil des Contes de Canterbury de Chaucer tend un miroir à une foule médiévale bouillonnante, à un agrégat de groupes, communautés, états et types d’individus. D’autres écrivains – comme Francesc Eiximenis (1330-1409) dans le Crestià – divisent la société urbaine médiévale en trois corps, ce qui témoigne de la pluralité des profils des habitants des cités.
L’imagination des médiévaux a besoin de se nourrir de la prose édifiante de la pastoralia, qui diffuse une théologie normative, mais aussi de fables et de contes à rire. Cette diversité de récits renvoie en filigrane à la réalité, idéalisée ou satirisée parfois, d’un paysage social fait de touches et nuances variées, où évoluent des populations distinctes qui se côtoient ‒ nobles, religieux oisifs, marchands, artisans et monde paysan des campagnes (moins représenté que les métiers de la ville).
Cette foule frappe par sa bigarrure. Usité notamment en héraldique, le qualificatif bigarré fait référence à une concentration de traits, de pièces et de figures hétéroclites. Dans l’habit rayé Michel Pastoureau voit un insolite mélange de couleurs, indice d’une marginalité hétérodoxe. (Michel Pastoureau, Rayures. Une histoire des rayures et des tissus rayés, Paris : Seuil, 1995). Le préfixe bi indique la juxtaposition de deux teintes, et garré décrit la teinte du pelage d’un animal en ancien français. Par analogie, le tissu social médiéval se caractérise lui aussi, peut-on dire, par une absence d’uniformité. Comment interpréter ce déroutant mais stimulant éclectisme que révèlent la lecture des textes et l’étude de l’iconographie de l’époque ?
Appliquée aux sociétés médiévales des mondes chrétien, musulman et juif, l’image de la foule multicolore recouvre la réalité d’individus rassemblés notamment en métiers, en corporations, en communautés religieuses, en ordres mendiants et en cours seigneuriales. Ce sont non seulement les traits définitoires et les comportements de ces différents groupes sociaux mais aussi leurs interactions qui retiennent l’attention des organisateurs et des participants de la journée. Nous avons souhaité porter un regard averti, critique et soigneusement documenté, sur la bigarrure des sociétés médiévales, dont l’étoffe moirée, jaspée, fournit un objet d’étude à multiples facettes, encore loin d’être complètement exploré. Le croisement des lectures historiques et des approches littéraires des textes et des iconographies vient enrichir la réflexion sur la palette multicolore des formes et nuances présentes dans le polyptyque médiéval socio-économique et culturel.
La question de la diversité, des perceptions et des transferts des identités sociales, professionnelles, et religieuses au Moyen Âge, peu étudiée au CRINI, est au cœur de la réflexion des contributeurs à la journée d’étude « Foules bigarrées au Moyen Âge ». Plus largement, cette manifestation scientifique entre en résonance avec les centres d’intérêts, les objets d’études et les questionnements des enseignants-chercheurs du CRINI. Les interventions, qui ont donné lieu aux articles de ce numéro, scrutent et interrogent des réalités historiques, des pratiques culturelles et des habitus sociaux distincts, différents et semblables à la fois (ceux de l’Angleterre, de l’Espagne, et de la France en l’occurrence), relayés dans un large spectre de textes allant de la chronique au registre en passant par la poésie narrative.
L’approche se veut pluridisciplinaire, comme l’indique la présence de littéraires et d’historiens spécialistes des études médiévales des aires linguistiques et culturelles anglaise, espagnole, et française. Dans l’esprit du thème 3 du CRINI, « Interactions et dynamiques créatrices », les actes de la journée d’étude mettent en lumière le dialogue étroit, les échos et réverbérations entre la création artistique, la production littéraire et la diversité des habitus sociaux, politiques, culturels, et même cultuels, de ce long Moyen Âge, dont plusieurs siècles sont balayés par les auteurs du numéro 6 des Cahiers du CRINI.
« Langues bigarrées au Moyen Âge : les langues de spécialité comme expression d’un groupe ? », l’article de Nolwena Monnier, constitue les prémices d’une recherche dans le domaine quasiment inexploré des langues de spécialité au Moyen Âge. L’auteure voit dans la diversité des corps de métiers ‒ de la construction des cathédrales au négoce en passant par l’artisanat ‒ une illustration des différents parlers professionnels. Les lexiques relatifs à des savoir-faire techniques distincts les uns des autres attestent de la bigarrure socio-économique d’une époque, où les frontières entre les aires linguistiques et culturelles révèlent une porosité favorable à la circulation de termes appliqués à des aspects précis d’une compétence ou d’une profession. Un nouveau métier émerge : celui de parlier, indispensable à la communication sur un même chantier entre les travailleurs locaux et leurs collègues venus d’autres contrées. Nolwena Monnier établit des classifications qui soulignent le rôle précieux des glossaires de mots techniques aux étymologies variées. Enfin, l’exploitation et le commerce du pastel toulousain, traités dans la troisième partie de l’article, fournissent un exemple parlant des multiples réalités du système de production des médiévaux dans plusieurs régions d’Europe.
Amaia Arizaleta consacre son article, « La bigarrure des peuples chez quatre auteurs castillans de la première moitié du xiiie siècle : Diego García, Rodrigo Jiménez de Rada, l’auteur anonyme du Libro de Alexandre et Guillermo Pérez de la Calzada », aux listes de noms de lieux et de peuples établies par quatre auteurs ayant écrit en Castille au début du xiiie siècle : Diego García, Rodrigo Jiménez de Rada, l’auteur anonyme du Libro de Alexandre et Guillermo Pérez de la Calzada. La production des écrivains retenus témoigne du goût de ces derniers pour les « catalogues colorés de mots », pour l’ethnographie et pour la description de foules bigarrées. En somme, elle atteste l’existence d’outils mnémotechniques visant à l’organisation du savoir ainsi qu’à une meilleure appréhension du monde.
En mettant en regard, à la façon d’un diptyque, The Canterbury Tales et The Book of the Duchess, deux créations poétiques de Geoffrey Chaucer de la fin du xive siècle, l’article de Martine Yvernault, « Polychromie et monochromie dans le Prologue Général des Contes de Canterbury Tales et Le Livre de la Duchesse », démontre la pertinence d’une lecture des deux textes au prisme de la bigarrure, celle des tons (teintes) comme celle des tonalités (voix). Le récit-cadre or Prologue Général des Contes de Canterbury peint une galerie de personnages hauts en couleurs. Qui plus est, les couleurs que portent les pèlerins réunis dans une taverne londonienne, et s’apprêtant à prendre la route pour le sanctuaire de Canterbury, vibrent autant que leurs voix résonnent. Au contraire, la narration d’un songe que constitue le Livre de la Duchesse donne le sentiment d’être en noir et blanc : la voix y est feutrée, intérieure, éteinte, pour ainsi dire, par le deuil douloureux d’une épouse tant aimée. Dans ces deux compositions moyen-anglaises, les statuts sociaux et les émotions, que traduisent de manière imagée ou « réaliste » l’éclat des couleurs, ou leur ténuité, voire leur absence, tendent un miroir à l’éclectisme d’une foule de personnages représentatifs de deux mondes côtoyés par Chaucer : l’aristocratie et la bourgeoisie.
« Dans la foule des reliques : l’affluence aux ostensions dans les Mémoires de Philippe de Vigneulles (1510) » est le titre de la contribution de Nicolas Sarzeaud. Elle porte sur une description dans les Mémoires de Philippe de Vigneulles, marchand-drapier à Metz, d’ostensions de reliques dans la région rhénane en 1510. Comme d’autres observateurs de processions, ce témoin des rites religieux de son temps est frappé non seulement par les sanctuaires qu’il découvre mais aussi par les impressionnants rassemblements de personnes venues par milliers assister à de tels événements qui ponctuent l’année. L’attention se fixe sur une multitude de détails propres à l’environnement urbain ou rural, et aux profils et comportements des populations qui convergent vers un même lieu pour partager ces moments d’émotion, de curiosité, ou d’émerveillement. Le spectacle qui s’offre aux yeux des foules bigarrées friandes d’ostensions fait l’objet de comptes-rendus qui expriment une fascination mêlée de sidération. Un autre aspect de la dimension sociologique que revêtent ces récits concerne les questions logistiques d’organisation et d’accueil des pèlerins. Parmi la variété des documents consultés par Nicolas Sarzeaud, les ordonnances des villes rédigées en prévision de l’afflux massif de visiteurs fournissent d’enrichissantes sources d’informations pratiques sur les mesures prises en matière d’hébergement, de restauration, tout autant que de maintien de l’ordre et de la sécurité. Il ressort de cet examen minutieux et nuancé du phénomène des ostensions décrites en ce début de xvie siècle que le spectacle s’avère être autant celui des reliques que celui des réactions qu’elles suscitent chez leurs nombreux spectateurs.
Pour sa part, Jean-Pierre Jardin étudie, dans « Deux regards de moralistes sur la société castillane médiévale : le Rimado de Palacio de Pero López de Ayala et le Spejo de la vida humana de Rodrigo Sánchez de Arévalo », la représentation de la société castillane médiévale telle qu’on la trouve dans deux revues des états du monde datant du xive siècle pour l’une, du XVe pour l’autre. Leurs auteurs, Pero López de Ayala et Rodrigo Sánchez de Arévalo, distillent de précieux renseignements sur la Castille de leur temps, que Jean-Pierre Jardin exploite à son tour dans son étude minutieuse des deux témoignages écrits.
Comme le fait remarquer Marie-Françoise Alamichel dans « Couleurs et sons de la ville médiévale », si les descriptions médiévales du paysage urbain font ressortir la prédominance des bruits et la multitude des voix qui emplissent les rues et les lieux publics en tout genre, la palette étendue des teintes vives, des tons saturés est, quant à elle, rarement mentionnée dans les productions littéraires. La chanson de geste et le roman de chevalerie, miroir fantasmé de la noblesse de cour, de son apparat, de ses couleurs et ses valeurs, ne sont pas retenus dans cette étude solidement documentée, qui se concentre sur les chroniques en particulier car ce genre narratif dépeint abondamment l’environnement sonore de la ville. Les fréquentes références à un large éventail de textes anglais, français et italiens de l’époque médiévale mettent en évidence la bigarrure des types sociaux, dont les bruyantes activités citadines résonnent grâce à d’efficaces procédés stylistiques, tels que l’énumération, l’onomatopée ou l’exclamation, qui donnent vie à ces évocations.
Christine Mazzoli-Guintard, dans « La convivencia entre musulmans, chrétiens et juifs dans les villes d’al-Andalus (xe-xve siècles) : de la controverse d’hier aux enjeux de demain », revient sur le thème de la convivencia entre les représentants des trois religions monothéistes dans les villes d’al-Andalus, un thème central de l’historiographie du Moyen Âge espagnol, et auquel bon nombre de chercheurs ont consacré des travaux. L’auteure de l’article s’intéresse aux controverses passées pour mieux souligner, d’une part, les avancées réalisées au cours des trente dernières années et, d’autre part, les enjeux actuels de l’écriture de l’histoire autour de ce même thème. Ce faisant, Christine Mazzoli-Guintard définit des pistes précieuses exploitables dans des recherches à venir.
Bonne lecture.
