Les œuvres que j’examine dans ces pages sont1 : Breviarium historia catholicae, Planeta, Libro de Alexandre, Historia de rebus Hispaniae, Historia arabum, Rithmi de Iulia Romula2. Elles furent toutes écrites par des clercs lettrés liés à la cour royale de Castille et aux lieux de pouvoir ecclésiastique du royaume (Arizaleta sous presse et 2024b). Parmi leurs caractéristiques communes, je souhaite aujourd’hui souligner l’intérêt partagé de leurs auteurs pour l’élaboration de catalogues mêlant ethnonymes et toponymes. Ces clercs ont utilisé des procédés analogues d’agencement discursif, relevant de l’ornementation rhétorique (Grévin 2014, 2023). C’est cette pratique rhétorique et mnémotechnique qui m’intéresse ici, car elle témoigne de l’attrait de ces auteurs pour les descriptions saturées d’éléments sonores et visuels, leur permettant de structurer un imaginaire spatial plus ou moins lointain.
Nous pouvons donc, pour commencer, tirer un seul des fils de cette trame géographique brodée de « noms d’êtres géographiques » (Bouloux, 2), celui du lien entre deux espaces proches, le territoire ibérique et le territoire franc (ou gaulois) :
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BHC De Tubal Hiberes, qui et Hispani, ut dicit Ieronimus3. |
Planeta Castellanos in pugna […], francos in strenuitate4. |
Alex Los pueblos de España, cómo son tan ligeros / pareçién los françeses, valientes cavalleros5. |
HDR Quintus autem filius Japhet fuit Tubal, a quo Yberes, qui et Hyspani, ut dicunt Ysidorus et Ieronimus, processerunt […] a fractione patrie et eorum ferocitate Francia fuit dicta6. |
HA Hispania, cuius metropolis Toletum […] Galliam Gothicam, cuius metropolis Narbona7. |
Rithmi Galia togata […] fortes in certamine uelut Castellani8. |
Le panorama proposé par l’ensemble des six textes ne se limite toutefois pas à l’évocation de l’environnement immédiat de leurs auteurs. Une première représentation graphique (fig.1) des éléments qui composent ce qui s’apparente à une stratégie commune laisse entrevoir la variété des langues, des lieux et des peuples qui y sont représentés9 :
Peuples cités dans les 6 textes (fig. 1)
Source : Amaia Arizaleta
Dans l’attente d’une étude détaillée à venir, la démarche sera ici sommaire, comparative et, il va sans dire, incomplète ; en effet, les passages choisis pour cette étude appartiennent à six œuvres (trois d’entre elles ont été écrites par la même personne, Rodrigo Jiménez de Rada), et les ethnonymes énumérés par les quatre auteurs sont au nombre de cent cinquante environ, si l’on dénombre les termes équivalents. Il s’agira de rassembler et de présenter les matériaux qui conduiront à l’esquisse d’une réflexion sur les conséquences d’une pratique intellectuelle propre à la première scolastique (Miramon, 1998), laquelle cherchait à proposer un ordre du monde contemporain selon un mode pré-scientifique, souvent à partir de modèles anciens : « la géographie médiévale étant pour l’essentiel fondée sur la connaissance des textes antiques » (Bouloux, 3).
Grévin (2014, 143) a identifié certains des stéréotypes nationaux qui constituent des listes similaires à celles qui m’occupent, comme autant de composantes d’une « pensée rhétorique moyenne » fréquente au xiiie siècle. Dans le cas présent, les catalogues d’ethnonymes participent du dessein auctorial ; comme des travaux récents (Angotti et al. 2019, Anheim et al. 2020, Andrieu et al. 2023) l’ont démontré, ils offrent, « la perspective de l’intégration d’une connaissance incrémentale, voire de la recomposition pure et simple des items qui peuvent être dissociés et réassociés selon des visées heuristiques ou pragmatiques renouvelées » (Chastang et al., 8). De telles stratégies sont immédiatement visibles dans le petit groupe de textes qui m’intéressent, lorsque la traduction du modèle s’ouvre à la nouveauté, ce qui est le cas du clerc anonyme qui écrivit l’Alex quand il ajouta un territoire à l’inventaire de Gautier de Châtillon dans son Alexandreis (Arizaleta 2024b, 84-86). Ou bien lorsque, comme l’a écrit Anne Grondeux à propos de Rodrigo Jiménez de Rada, celui-ci abandonne dans son HDR l’emprunt à Isidore et « se met à parler seul » (685).
Dans cette ébauche d’analyse en histoire des représentations, à mi chemin entre l’histoire et l’histoire littéraire, je mobilise des textes en latin et en romance, appartenant à une séquence historique qui révèle une culture politique castillane complexe, d’une grande créativité, marquée par des réseaux intellectuels étendus. Le BHC de Rodrigo Jiménez de Rada, archévêque de Tolède, a été qualifié de « bible historiée » par son éditeur (Fernández Valverde 1997, 18). Sa date de rédaction est inconnue : antérieure à 1214, peut-être écrite dans les toutes premières années du xiiie siècle (Fernández Valverde 1999, 28). Le Planeta, achevée en 1218 (Alonso Alonso), est un traité encyclopédique et doctrinal rédigé par Diego García, chancelier de Castille entre 1192 et 1215 et de la fin de 1216 à 1217 (Salvador Martínez 2022, 3-143). Diego García a dédié son Planeta à Jiménez de Rada. L’Alex, long poème anonyme qui raconte l’histoire fictive d’Alexandre le Grand, a dû être composé dans le premier tiers du xiiie siècle (Casas Rigall 30). L’HDR est l’œuvre la plus connue de Jiménez de Rada (Fernández Valverde 1987, Grondeux 681-683), qu’il acheva le 31 mars 1243 (Fernández Valverde 1999, 32). Cette œuvre est dédiée au roi de Castille-León, Fernando III. Rodrigo termina son HA en 1245, parachevant de la sorte le récit précédemment cité (Fernández Valverde 1999, 32). Guillermo Pérez de la Calzada, qui avait été abbé du monastère de San Benito de Sahagún (Reglero de la Fuente), composa ses Rithmi en 1250 à l’occasion de la conquête de Séville en 1248 et l’adressa à Alfonso, le futur monarque et fils de Fernando III, le conquérant de la ville (Carande Herrero 1986). On paraphrasera volontiers la proposition de Grondeux (688), par rapport à Rodrigo Jiménez de Rada : tous les auteurs cités font « le lien entre le xiie siècle, époque de [leur] formation, et le xiiie siècle par les développements qu’il[s donnent] et les prolongements qu’il[s en tirent], ainsi que par les écoles de pensée dans lesquelles il[s] commence[nt] à s’inscrire ».
J’ai déjà eu l’occasion de commenter le fait que Rodrigo Jiménez de Rada a inclus dans son HDR des disquisitions sur les langues et les nations, alors qu’il a réservé peu d’espace à ces arguments dans son BHC, en dépit de son caractère de compendium biblique (Arizaleta 2012). L’archévêque de Tolède inclut également une liste de lieux dans son HA (Sirantoine 2023, 201-203), à laquelle il conviendra de revenir. Le Planeta de Diego García concentre de longues énumérations d’ethnonymes dans l’épître à l’archevêque de Tolède qui introduit l’ouvrage (Arizaleta 2018), alors que l’auteur anonyme de l’Alex configure un échantillon de listes de noms de peuples lorsqu’il traduit, arrange et restructure les composantes de sa materia (Arizaleta 1999). Enfin, Guillermo Pérez de la Calzada a bâti en partie son poème en l’honneur de Séville à partir de listes de noms de peuples, et a également laissé libre cours aux sonorités cosmopolites. Tout ceci ne constitue pas une nouveauté, à proprement parler ; ces auteurs s’inscrivent dans la chaîne des commentateurs de l’altérité, qu’elle soit linguistique ou ethnographique, normalisée depuis que Pline l’Ancien en a fait l’éloge dans son Histoire naturelle (XI, 271) et qu’Isidore l’a commentée dans ses Etymologiae XI et XIV. Il suffira en effet de rappeler le chapitre XVII du livre I du Codex Calixtinus, connu sous le nom de Veneranda dies, dans lequel est inscrite une longue liste des peuples venus vénérer la dépouille mortelle de Saint-Jacques en Galice (Pulsoni 2010). Ce qui peut être un peu plus nouveau, c’est la possibilité de mesurer l’élaboration d’un champ commun de connaissances par ceux-là mêmes qui détenaient un capital intellectuel (Arizaleta 2024a). Au moyen d’un type textuel à forte performativité, dans un contexte social et culturel de création et de réception particulièrement favorable à une telle mnémotechnie des savoirs, possiblement aussi enclin à une « pédagogie par le rire » (Grévin 2014, 141), ces auteurs s’adonnèrent aux catalogues d’ethnonymes, en faisant le choix de mettre en relief les composantes essentielles du corps politique dont ils faisaient partie eux-mêmes.
Il nous faut revenir aux textes ; on lit les listes suivantes dans les passages sélectionnés (j’ai choisi d’énumérer les seuls ethnonymes, sans citer les énoncés complets, à moins qu’ils ne soient attributifs) :
Paflagones, Friges, Greci, Cilices, Cithii, Rodii, Gallogreci, Scite, Medi, Yones, Hiberes, Capadoces, Thraces, Ethiopes, Egipcii, Libii, Chananei, Sabei, Sabathei, Getuli, Arabes, Palestinos, Cinei, Aradii10. (BHC, I, 25)
Cet inventaire est naturellement intégré à cet endroit-là, puisqu’il s’agit de commencer le BHC par le récit de l’ivresse de Noé et des générations issues de lui. Le répertoire se limite à vingt-quatre peuples, dont la plupart habitent l’est de la Méditerranée. On y lit également « De Tubal Hiberes », cité plus haut. Dans ce premier passage, Rodrigo Jiménez de Rada énumère des langues tombées en désuétude, évoquant la division des peuples (« set credo aliquas earum cecidisse ab usu, et ab hiis diuise sunt insule gencium in nationibus suis secundum linguas suas et familias […]11 »). Pour Grondeux (688), l’archevêque de Tolède fait montre d’une pensée historicisante qui « prend en compte toute la variation naturelle, à cause de l’expérience politique personnelle de l’auteur ».
Planeta : Peu de temps après, Diego García, s’appuyant peut-être aussi sur des connaissances de première main acquises au cours de ses voyages (Salvador Martínez 101), se lance dans une longue énumération bigarrée des caractéristiques des peuples occidentaux que, selon lui, Jiménez de Rada connaissait de première main, en tant qu’historien mais aussi en tant que locuteur de langues différentes (Grondeux, 687-688). Ce n’est pas sans un certain charme qu’un individu cosmopolite, probablement multilingue, ait fait de son destinataire le summum de la compétence linguistique et donc le miroir de sa propre pratique. Le chancelier de Castille présente en deux étapes les caractéristiques somatiques, morales et intellectuelles des différentes nationes (regroupements ethno-géographiques, Grévin 2024, 190), commençant par les caractéristiques des hispani :
gallecos in loquela, legionenses in eloquencia, campesinos in mensa, castellanos in pugna, sarranos in duricia, aragonenses in constancia, cathalanos in leticia, navarros in leloa, narbonenses in miniatura […] brictones in instrumentis, provinciales in rithmis, turonenses in metris, vascones in traiectis, normannos in amiciciis, francos in strenuitate, anglicos in calliditate, alemannos in fidelitate, polonos in serenitate […] scothos in studio, hybernos in rariloquio, dachos in balneo, boemos in gelicidio, flandrenses in tyrocinio, campanienses in prelio, vultrannos in hospitio (Alonso 178)12.
Cette tirade, construite au moyen de clausules nominales (un ethnonyme suivi d’un qualificatif substantif) n’est pas méconnue (Rucquoi 230-232, Salvador Martínez, 105-106). Elle mérite toutefois d’être étudiée plus en détail13, pour les informations qu’elle fournit mais aussi à la lumière de la liste symétrique que Diego Garcia a intégrée, quelques paragraphes plus loin (Alonso 195-197), modifiant ainsi la forme des énoncés et enrichissant le texte d’une taxonomie antithétique, celle des défauts très prononcés (et très criards) des peuples qu’il a initialement énumérés, qu’il a dilatée jusqu’à la boursuflure. Nous ne donnerons ici que quelques éléments de ce deuxième catalogue, hyperbolique et acerbe, qui montre à quel point Diego García était un auteur renseigné sur les événéments historiques :
quando navarrus non macilento sui similis set obeso ; nescio qualiter regno provideat qui suo suis corpori vel nescit vel despicit providere […] quando vasconie sue inconstancie non oblita : non miratur si spoliat peregrinos, et advenas et ignotos, quando non parcit cognatis, notis, indigenis et vicinis (Alonso Alonso, 196)14.
Alors que les Navarrais et les Basques (ou peut-être les Gascons ?) viennent de faire l’objet d’une qualification neutre dans la première liste, ces mêmes peuples semblent mériter une kyrielle de dénominations dépréciatives, un peu plus loin dans le texte. Le débat contradictoire (avec soi-même) pourrait bien avoir joué un grand rôle, dans le cas de Diego Garcia.
Alex : On présentera trois lieux textuels où l’auteur anonyme a souhaité insérer un tissu de peuples, de langues et de coutumes, là où la bigarrure est mise en relief par ce clerc contemporain de Rodrigo Jiménez de Rada et de Diego García. Ma présentation ne sera pas exhaustive, puisque d’autres strophes du poème (852, 871, 1193, 1793) contiennent des allusions à la multitude des gentes.
Strophes 1189-1193 : Lorsque le poète décrit la composition de l’armée perse (1189-1193), il prend pour modèle l’Alexandreis, mais il va également chercher des matériaux dans une glose de l’Historia Alexandri Magni de Quinte Curce ; aussi, il ajoute des ethnonymes absents de ses sources, tels que aláraves, turcs, seros (Casas Rigall, 416) :
Aláraves, turcos, seros, bractos, bárbaros, çitas, eçiopes, cananeos (?), caldeos, de Media, de Persia, sabeos, partos, de las dos Indias menores con la otra mayor, ircanos15.
Strophes 1513-1517 : De nombreux toponymes et ethnonymes qui font partie de ce catalogue de peuples et de langues, sont déjà apparus dans le poème ; ces strophes fonctionnent en quelque sorte comme un concentré de références. La plupart des références concernent l’Asie, les lieux bibliques et païens ; les langues européennes retenues sont germaniques et celtiques, alors que les langues romanes sont mieux représentées dans la source que l’auteur anonyme suit ici, le Roman d’Alexandre (Arizaleta 2012).
Latinos, griegos, áraves, egipçios, ebreos, caldeos, sabeos, amorreos, ingleses, de Bretaña, escotes, irlandos, de Alemaña, en Galas, en Siria, de Persia, indianos, de Samaria, medïanos, de Panfilia, ircanos, de Frigia, libïanos, partos, elamitanos, de Capadoçia, ninivitanos, çireneos, cananitanos, almozones (?), çitanos16.
Strophes 1794-1798 : L’effet cumulatif s’intensifie encore lorsque le poète intègre une séquence d’ethnonymes qui figurait déjà dans le texte de Gautier : des peuples lointains de l’Orient, nous passons à la géographie occidentale. Comme nous l’avons vu plus haut, l’Afrique de Gautier se dédouble dans le texte de l’auteur anonyme, s’ouvrant sur une mention du Maroc et donc de l’empire almohade, contemporain de l’auteur.
Griegos, Libia, Egipto, india, latinos, Africa, Marruecos, Grecia, Roma, España, franceses, Champaña, Saba, bretones, normandos, ingleses, lombardos, alemanes17.
HDR : On ne peut qu’adhérer aux propos de Grondeux lorsqu’elle affirme (683) que « Rodrigo Jiménez procède selon la technique de l’entonnoir, partant du plus général pour aller à ce qui l’intéresse du point de vue de ce qu’il écrit, l’histoire de l’Espagne ». Le chapitre 2 du récit échafaudé par l’archevêque à propos de l’histoire hispanique s’ouvre sur la répartition des fils de Japhet en Europe (information qu’il tire d’Isidore) en un grand collage d’informations de nature géographico-historique, qui s’étend des îles des mers d’Occident aux lieux d’Europe du Nord, en passant par l’inventaire des peuples de la Méditerranée. De nombreux ethnonymes étaient déjà présents dans le BHC.
Schanciam, Frisiam, Schociam, Angliam, Hyberniam, Maiorica, Minorica, Euiça, Frumentaria, Corsica, Sardinia, Sicilia, Mitelene, Venecia, Creta, Pathmos, Pontum, Curpho, Meothidam18. (BHC, I, 2, 10-16)
Calabri, Siculi, Apuli, Latini, Paflagones, Ligures, Emilii, Friges, Greci, Cilices, Cithii, Rodii, Gallogreci, Galli, Gothi, Vandali, Sueui, Alani, Hugni, Medi, Yones19. (BHC, I, 2, 23-40)
Germania seu Theutonia, Lothoringuiam seu Brabanciam, Westfaliam, Frisiam, Thuringuiam, Saxoniam, Sueuiam, Bayariam, Franconiam, Carinthiam, Austriam, Gallias, Francia, Britannia, Minor Britannia seu Siluaria20. (BHC, I, 2, 45-52)
Rodrigo Jiménez de Rada ira jusqu’à ajouter de nouveaux éléments au catalogue des langues proposé par Isidore (Grondeux, 685) :
Alii etiam Iaphet filii qui in Europe partibus resederunt linguas alias habuerunt : Graeci aliam, Blaci et Bulgari aliam, Cumani aliam, Sclavi, Boemi, Poloni aliam, Ungari aliam, insule etiam Hibernia et Scocia specialibus linguis utuntur. Theutonia vero, Dacia, Norveguia, Suecia, que a Suevis et Scitis nomen accepit, Flandria et Anglia unicam habent linguam, licet ydiomatibus dinoscantur. Scanchia et alie Septentrionales Occeani insule que Europe annumerantur aliis linguis utuntur. Walia etiam contigua Anglie et Britannia Minor circa litus Britannicum linguas proprias sunt sortite ; similiter Vascones et Navarri21. (BHC, I, 3, 16-29)
HA : Cet intérêt de Jiménez de Rada pour la géographie et les lieux de pouvoir, qui n’est pas sans rappeler les autres textes cités, ne diminue pas dans son HA, bien au contraire. Ce dernier récit, qui complète son Historia Gothica, contient une liste de territoires liés aux sièges métropolitains de la province d’Hispania (Sirantoine, 202-203). Je cite l’intégralité du passage :
Prouincie autem eius dominio subdite et secta Machometica inquinate dignum est ut propriis nominibus exprimantur, uidelicet : Yconia, cuius metropolis Yconium, Lystria, cuius metropolis Lystris, Alapia, cuius metropolis ciuitas eiusdem nominis, Caldea, cuius metropolis Babilon destructa, Assiria, cuius metropolis Niniue, Media, cuius metropolis Hecbatanis, Hyrcania, cuius metropolis Antiolos, Persis, cuius metropolis Susa, Mesopotamia, cuius metropolis Aram siue Carra, Siria superior, cuius metropolis Damascus, Celes Siria siue Phenicia, cuius metropolis Tirus, Siria inferior, cuius metropolis Antiochia, Iudea, cuius metropolis Iherusalem, Egiptus, cuius metropolis Alexandria, Arabia Maior, cuius metropolis Baldac, Ethiopia, cuius metropolis Nadauer, Affrica, cuius metropolis Carthago, Hispania, cuius metropolis Toletum. Has omnes prouincias subiugauit secta et glaudius Mahometi, aliquando etiam Siciliam, cuius metropolis Panormum, et Calabriam, cuius antiqua metropolis Regium, et partem Apulie et Galliam Gothica, cuius metropolis Narbona, et Vasconias, cuius metropolis Auxis et Burdegala, sue potencie subiugauit22. (HA, XII, 16-32)
Rithmi : Cinq ans après que Jiménez de Rada eut mis un terme à son œuvre historique, Guillermo Pérez de la Calzada composa un vibrant poème pour célébrer la conquête de Séville par les héros monarchiques castillans. Les ethnonymes y ont toute leur place, à tel point que l’on pourrait imaginer que la faconde de l’ancien abbé de Sahagún rappelle la prolixité du chancelier Diego García, dans les premières années du siècle ; ce n’est pas la seule similitude avec un autre des éléments du petit corpus avec lequel je travaille : cela sera traité ailleurs.
On lit dans les Rithmi :
Bascones, Nauarri, Catalani, Cesaragustani, Cantabri, Celtiberi, Calagurritani23 (Strophes 11-12)
Asiani, Libici, Traces, Sabei, Medi, Assirii, Indi, Caldei, Perse, Armenii, Lidii, Ethei, Damasceni Arabes, Cretes, Ydumei, Bragmani, Scitici, Rodii, Ircani, Sures, Egipcii, Samaritani, Massagete, Danai, Achiui, Troyani, Tusci, Italici, Apuli, Sicani, Britones, Affrici, Vascones, Germani, Galici, Romani, Anglia, Galia, Colubraria, Sardinia24. (Strophes 20-24c)
À ce stade, et après la présentation des matériaux, trois conclusions partielles peuvent être proposées : premièrement, ces itinéraires géographiques établissent un vaste ensemble de possibilités, plus ou moins sophistiquées, de représentation du monde. Le dénombrement des peuples comporte une dimension visuelle : c’est particulièrement manifeste dans le cas de l’Alex, puisque plusieurs des catalogues d’ethnonymes que le poète insère dans son discours décorent des monuments et possèdent également une fonction dans la configuration des ekphrasis qui émaillent le texte (Arizaleta 2005). Une telle figuration globale est peut-être rendue par le tableau suivant (fig. 2) :
Figuration globale des catalogues d’ethnonymes (fig. 2)
Source : Amaia Arizaleta
En second lieu, le matériau examiné témoigne de ce que Grévin (2014, 148) a identifié comme « une capacité des lettrés latins médiévaux à organiser leur “discours des nations” selon des schèmes cosmographiques ou ethnographiques qui leur donnent une véritable armature conceptuelle, indépendamment des modèles bibliques, classiques ou patristiques ». Enfin, non seulement ces textes fourmillent de listes de peuples, mais il y a également des coïncidences entre eux, comme nous pouvons le constater si nous établissons une liste des ethnonymes les plus souvent cités (fig. 3).
Ethnonymes les plus souvent cités (fig. 3)
Source : Amaia Arizaleta
Il semble dès lors possible d’étudier ces catalogues à partir de deux facteurs discriminants : la présence de peuples contemporains et/ou de langues romanes, ainsi que l’intérêt manifeste de ces auteurs pour les peuples basques et navarrais. Il convient désormais d’identifier les logiques classificatoires propres à chaque liste afin de repérer les nombreuses transitions et torsions, particulièrement visibles dans le Planeta. Diego García, tout comme l’auteur anonyme de l’Alex, se concentre sur le nord de la péninsule ainsi que sur l’Europe centrale et septentrionale ; Guillermo Pérez de la Calzada manifeste également un grand intérêt pour les spécificités hispaniques.
Ces catalogues ethnographiques ont constitué, au cours de la première moitié du xiiie siècle castillano-léonais, dans des sphères liées aux pouvoirs spirituel et temporel, autant d’outils mnémotechniques permettant d’appréhender le monde et d’organiser le savoir. Leurs listes ont créé à la fois un rythme et un paysage, tous deux bigarrés. Ces clercs hispaniques évoluaient au sein d’une société multilingue, multiculturelle et multiconfessionnelle : le latin, les langues romanes, l’hébreu et l’arabe résonnaient dans les villes où ils résidaient. Ils se trouvaient en situation de contact linguistique et culturel (König 2023). Les foules bigarrées présentées dans leurs écrits reflètent la position de ces clercs chrétiens au sein d’un réseau complexe de relations multiples. La perspective rhétorique propre à chaque auteur, ainsi que leur classification des nations, pourrait permettre de mieux comprendre leur intégration dans un réseau de concordances (Grévin 2014, 147) et, potentiellement, l’existence de liens personnels et intellectuels.



